• La poupée qui fait non.

Annie

Dernière mise à jour : 14 oct. 2020

Assise sur son fauteuil Richelieu vert émeraude râpé, elle a le regard lointain. Elle n’entend pas le chuchotement des gorges serrées autour d’elle. Le salon est pour une fois rempli de vie. Les parfums des uns et des autres, mélangés aux agrumes du thé déjà tiède qu’elle n’a pas touché, lui caressent les narines. Elle fixe la commode au-dessus de laquelle se trouvent des photos encadrées, instants figés, sourires de pantins qu’on a vus mille fois sans les regarder vraiment. Elle fixe la commode, laisse aller ses épaules nouées par le chagrin. Ses yeux noirs s’inondent de perles translucides. La commode devient floue.

Elle ferme les yeux et le sol se fissure sous ses pieds paralysés. Elle flotte sur une mer agitée, la tempête capricieuse ne lui laisse aucun répit. Une boule de feu et de glace remonte le long de ses chevilles, poursuit son chemin écorchant genoux, reins, finit par exploser dans son thorax. Sa respiration s’accélère, les conversations s’arrêtent. Le souffle haché forme une mélodie. Un tourbillon de notes en rythme saccadé.

La mélodie atteint son paroxysme lorsqu’une main se glisse dans la sienne. Cinq doigts potelés accrochent sa main froide, osseuse, tachetée de brun. Le tremblement se fait plus doux, décélère jusqu’à cesser complétement comme si la chaleur de cette petite paume la ramenait doucement à la réalité.

Elle ouvre les yeux. Une perle glisse le long de sa joue et vient s‘écraser sur le col de son chemisier de laine. Nez à nez avec le visage rond, mi souriant mi songeur, l’enfant se rapproche. Autour plus un mouvement, les visages se tournent vers ce duo hors du commun. La petite, vers qui tous les regards convergent, lâche un soupir. Un sourire infime illumine le regard de la vieille. Elle reconnait ses traits sur la petite frimousse.

L’atmosphère est légère. Des silhouettes s’approchent, distribuent des biscuits. Les yeux rouges de larmes, chacun se met à rire. On entend des histoires, des souvenirs d’enfance.

Elle laisse l’enfant dégager ses phalanges du piège de roche de ses mains. Elle porte à ses lèvres sa tasse froide. La repose en bruit sourd, comme si elle essayait de se faire toute petite.

Son regard se pose sur une photo. Noir et blanc encadrée d’or. Elle a les bras croisés, il la tient par les épaules avec un sourire farceur. De son côté, ses yeux brillent comme au premier jour. Sa longue chevelure remontée en un chignon serré, paré de fleurs blanches. Ils sont beaux, venus d’un autre temps.

Maintenant attendrie, ses beaux yeux ne font plus attention aux deux croque-morts dans le couloir. Les deux hommes en noir s’activent avec délicatesse. Deux ombres qui transportent en sa dernière demeure, un homme. Son mari.

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