• La poupée qui fait non.

Poupées, vies et lits gigognes.

Dernière mise à jour : 14 déc. 2020

C’est l’histoire d’une petite fille hypersensible qui adorait jouer aux poupées. Elle ne jouait pas vraiment aux poupées mais bien avec des poupées. Et d’ailleurs, ce sont les poupées qui jouaient avec elle. Elles n’étaient pas là pour divertir ou se faire manipuler. Elles existaient et vivaient avec la petite fille, car elle seule pouvait les entendre lui parler ou apercevoir leurs petits mouvements. Il y avait plusieurs poupées de tout âge, de toutes tailles avec ou sans cheveux, des filles et des garçons. Ils prenaient vie à chaque fois qu’elle entrait dans la pièce, selon son bon vouloir. Elle s’occupait de tout pour ses poupées. Elle les nourrissait, les habillait, les lavait. Elle leur donnait des leçons : mathématiques, histoire, géographie, grammaire, et même la dictée. Elle faisait tout pour ses poupées. Des activités sportives, des sorties en plein air dans le jardin et même des sorties plus loin encore en dehors de la maison comme la promenade au marché ou la visite chez la psychologue.

Elle aimait ses poupées et celles-ci lui rendaient bien. Des fois, elle devait les emmener chez le docteur pour se faire soigner ou chez le coiffeur pour se faire couper les cheveux, pour celle qui en avaient évidemment. Certaines fois, les plus petits devaient faire la sieste tandis que les plus grandes pouvaient aller se promener. Comme des poupées russes, la petite fille se créait un quotidien dans son propre quotidien. Elle jouait à la vie alors que la sienne venait tout juste de commencer. Elle créait tout autour d’elle pour remplir son univers. Un univers dans lequel on ne pouvait jamais s’ennuyer. Il y avait toujours quelque chose à faire une nouvelle activité à expérimenter un nouvel espace à aménager pour que les petites protégées soient dans un environnement confortable. Dans la chambre, il y avait un lit superposé pour les poupées. Deux petits lits rose à fleurs le sur l'autre qui s’encastraient mais qui, à l'occasion, pouvaient être séparés. Ces petits lits étaient garnis de petits coussins et d'une couverture matelassée à volants pour plus de confort. Ensuite, il y avait une bibliothèque pour s’instruire et se divertir puis un coin était réservé à l’éducation. En effet, la chambre était munie d’un tableau blanc effaçable avec des feutres Velléda que la petite fille adorait sentir. Souvent, elle écrivait le programme de la journée au tableau : lecture, mathématiques, éducation physique, jeux, heure du thé…Elle préparait tout un menu qu’elle résumait le matin une fois que toutes les poupées étaient lavées, coiffées, habillées et confortablement installées sur le lit. Elle avait leur attention et la journée pouvait commencer. Elle disait à l’un ou l’autre s’ils avaient des rendez-vous spécifiques puis les activités allaient bon train.


Ce jour-là, par exemple, une fois la dictée terminée et le goûter avalé, elle annonça un cours d’escalade obligatoire. Pour ce faire, elle se munit des ceintures de judo de son frère pour attacher solidement la première poupée. Un fois dans son baudrier de fortune, celle-ci se retrouva balancée par-dessus bord du haut de la fenêtre du premier étage. Une descente en rappel un peu abrupte pour ensuite faire remonter doucement la courageuse poupée en la félicitant pour ses beaux efforts.

Une fois le cours de sport terminé, il y avait un temps calme au cours duquel les poupées pouvaient jouer aux cartes, colorier ou lire des livres de la bibliothèque même si souvent les poupées préféraient que ce soit la fillette qui lise les histoires à haute voix pour tout le monde. Parfois, la petite fille s’absentait car elle devait aller enregistrer une émission de radio avec ses frères et sœur, faire un défilé de mode ou bien superviser un chantier de cabane dans le jardin.

Le studio de radio se trouvait au bout du couloir à gauche entre les toilettes et la salle de bain. Il était équipé de matériel à la pointe de la technologie avec une chaine hi-fi pour capter les plus belles musiques mais aussi un enregistreur vocal Fisher Price avec deux micros pour des émissions endiablées. On pouvait entendre des entrevues sur des sujets d’actualité et des questions pertinentes telles que « c’est quoi ta couleur préférée ? » ou bien « est-ce que t’as déjà mangé tes crottes de nez ? ». Parfois, les confidences se révélaient être de véritables ondes de choc quand on apprenait, par exemple, que les jumelles de la classe dégustaient des croquettes pour chat en cachette. En plus du studio de radio, la fillette ne manquait pas d’équipements de dernière génération tels que l’ordibaby. Véritable bijou de technologie, il suffisait d’ouvrir ce qui ressemblait à une mallette fort professionnelle et d’allumer l’ordibaby pour entendre les cinq notes qui précédaient une voix synthétisée : « Appuie sur la case rouge ». S’en suivait de longues séances de travail avec notamment les lettres de l’alphabet, les couleurs, les mots ou les notes de musique. Un emploi du temps de ministre !


Elle s’occupait de ses poupées mais elle n’était pas leur mère. Évidemment, elle n’était pas sotte. Elle savait très bien comment on fait les bébés et se savait bien trop jeune pour faire ce genre de choses. Elle était, en fait, à la tête d’un orphelinat. En tant que cheffe d’entreprise, elle était à la tête d’un véritable havre de paix qui accueillait petits et grands enfants. Elle gardait toutes ces poupées et autres poupons avec elle car elle savait pertinemment que leurs parents ne viendraient jamais les chercher. Elle leur donnait tout son amour et savait les réconforter au besoin. Elle était transparente avec eu, ils savaient très bien qu’elle n’était pas leur maman mais ils acceptaient tout d’elle car elle prenait soin d’eux.


Un jour, une de ses poupées a eu un problème à son bras gauche qui menaçait de tomber. Une grande poupée de plus d’un mètre de haut qui perd un bras, c’est tout un évènement. Heureusement, la petite fille pouvait compter sur son frère et sa sœur, deux chirurgiens expérimentés qui ont tout de suite pris la situation en main. Vêtus de peignoirs de bains enfilés à l’envers et de charlottes de douche sur la tête, ils étaient prêts à accueillir la poupée infirme au bloc opératoire. Bien évidemment, la fillette ne pouvait assister à l’opération et patientait dans la salle d’attente, c’est-à-dire le couloir, en faisant les cent pas. L’opération consistait, pour les deux chirurgiens, à placer une barre de fer au niveau de l’épaule, inciser et insérer des élastiques pour que le bras puisse reprendre sa place et que le lien soit solide tout en garantissant une liberté de mouvement. Une fois sortie du bloc, la poupée pût se reposer et la fillette remercia chaudement les médecins. Ces deux-là avaient l’habitude d’opérer toutes sortes de poupées, de lourdes opérations qu’ils pratiquaient parfois en plein air lorsque le temps le permettait. À seulement huit ou neuf ans, les deux médecins ne s’embarrassaient du protocole et programmaient des opérations sur la terrasse ou dans le jardin pour peu qu’il y ait du soleil. Les poupées étaient tout simplement installées sur une table à langer à roulette ce qui permettait de les déplacer à loisir. De toutes façons, elles ne se rendaient compte de rien.

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